Chers camarades élus, chers militants délégués,
Nous voici réunis, sereins et forts de notre conviction malgré les obstacles et les difficultés.
Si nous avons choisi de tenir notre convention ici, dans cette maison de la culture qui porte le nom de l’immense Mouloud Mammeri à qui nous devons tant, ce n’est pas par nostalgie, ce n’est pas, non plus, pour sacrifier à un rituel formel. Ce choix a une raison qui revêt un intérêt capital dans cette période d’oubli, de renoncement où tout se dit et tout se commet dans l’indifférence ou la complicité coupable. Mais nous, nous n’avons pas oublié que nous appartenons à une génération qui a eu l’honneur et le privilège d’avoir hérité de valeurs, d’expériences et d’acquis qui ont fait de notre région une source qui a abreuvé les militants qui ont produit tout ce dont nous bénéficions aujourd’hui et que nous devons protéger et faire vivre dans la durée pour le transmettre nous aussi à ceux qui viendront après nous.
Asirem, l’espérance, c’est la capacité à continuer à penser et agir selon sa conscience contre vents et marées, quand tout semble perdu. Et c’est ce que nous avons fait. Souvent seuls mais toujours fidèles à ce qui a fait l’honneur de l’action politique. C’est aussi savoir que la lutte n’est ni une réaction, si légitime soit-elle, ni une simple correction d’un préjudice, si nécessaire soit-elle. La lutte qui marque, celle qui demeure et fait école, c’est celle qui rappelle que le citoyen, en tout lieu et en tout temps a des droits et des devoirs. En cela c’est l’espérance, asirem, est le droit de l’homme le plus précieux et le plus exigeant.
Pendant des dizaines d’années Mouloud Mammeri était seul avant d’être entourés de quelques esprits libres qui ont relayé et amplifié son travail. Le choix de ce lieu est donc un acte de volonté à continuer le combat de la vérité et de l’honneur malgré un environnement qui peut dissuader les initiatives audacieuses. Nous savons que nul pouvoir, nulle pression ne peut empêcher un citoyen libre d’espérer.
Ce lieu qui nous accueille est typique du rythme de notre destin. Il fut construit sur l’assiette d’une prison coloniale. Il a abrité des rencontres d’agents d’un pouvoir qui a étouffé et diabolisé la voix de celui dont il porte le nom. Mais cet établissement a aussi été le théâtre d’évènements qui ont constitué les plus grands acquis de notre région. C’est ici que fut interrompue la rencontre qui devait soumettre à une commission du parti unique l’écriture de l’histoire de la wilaya III historique. C’est également ici que se tinrent les assises du MCB où nos aînés ont lancé un projet qui allait bouleverser durablement le paysage politique national. Ils y ont esquissé la création d’un parti qui assuma sans ambiguïté la voie républicaine et démocratique qui réconcilie la nation avec son histoire et sa culture et qui la projette dans l’universalité. C’est encore dans cette enceinte que se tinrent des conférences et des spectacles qui apportèrent la preuve de ce que peut offrir une société libérée des peurs et des censures.
Nous avons tenu à nous rassembler ici car ce site est l’exemple même des espaces qu’il faut conquérir pour continuer à démontrer que la lutte paie et que le combat ancré dans les réalités sociales et politiques est un défi permanent.
Ces précurseurs ont tracé une ligne de double rupture avec un système sclérosé et avec l’obscurantisme islamiste qui montait déjà comme une menace que d’autres n'ont pas voulu voir. Ce projet qui réhabilite les fondements de la société plurielle, celle qui a traversé les siècles parce que nos populations ont su décider par consensus et protéger la vie commune des sectarismes religieux. Ils ont élevé la parole citoyenne au rang de boussole morale et politique pour toute une génération. Ce projet qui a fait écho aux intuitions et aux visions des ainés de 1949 a eu aussi le mérite de remettre au-devant de la scène nationale la plate-forme de la Soummam qui nous parle tant aujourd’hui encore.
Ce projet est aujourd’hui orphelin de cadre adéquat et de perspectives crédibles. Notre mouvement a vocation de le vivifier et de le faire prospérer en rassemblant des militants qui ont connu des parcours différents. Il y a dans cette salle des adhérents d’associations et des syndicalistes. Il y a d’anciens militants du RCD restés fidèles aux principes de la refondation nationale. Il y a d’anciens militants du FFS qui souhaitent prolonger les messages les plus constructifs du Mouvement national que leur parti avait espérer voir aboutir. Ces deux conceptions ne s’opposent pas. Elles se complètent. Et dans Asirem, avec l’écoute et l’échange qui bannit l’invective et les violences, nous saurons trouver les mécanismes qui feront la synthèse des deux approches.
L’essentiel est que les débats se fassent sur les bases qui ont construits les combats de conviction où beaucoup d’entre nous ont fait leurs classes. Cette fidélité et cette clarté ne sont pas seulement deux exigences morales, ce sont aussi des conditions d’efficacité dès lors que le rassemblement qui introduit les convergences s’opère sur des bases saines et respectueuses du passé et du présent, ce qui éclaire et sécurise d’autant les engagements futurs.
Ce contrat de l’espérance est indispensable dans une conjoncture où les pressions économiques, les stérilités culturelles et diverses manœuvres politiques se conjuguent et risquent d’anéantir les acquis engrangés par plusieurs générations de militants qui ont installé dans notre région des traditions de luttes pacifiques qui ont fait son honneur. Ces menaces ne sont pas seulement dangereuses pour la Kabylie. Elles annoncent la régression qui menace tout le pays. La chose a été relevée depuis bien longtemps et d’autres l’ont dite bien avant moi : à chaque fois qu’un recul a été enregistré ici, les conséquences négatives n’ont pas tardé à se manifester dans tout le territoire national. En retissant les fils des solidarités et en réhabilitant les vertus du dialogue entre nous, nous offrons le meilleur exemple à l’ensemble de nos concitoyens. Protéger la Kabylie des provocations du régime et y désamorcer les radicalités qui les nourrissent c’est à la fois lui redonner stabilité et prospérité et la conforter dans sa mission de locomotive de la démocratie nationale. Il nous faut à la fois rien céder à la dictature de la pensée unique et dégoupiller les pollutions qui souillent la mémoire et les vertus d’un combat inédit dans notre histoire. Méditons encore la parole de Dda Lmulud quand il dit : « Il se peut que les ghettos sécurisent, mais qu’ils stérilisent c’est sur »
Le défi n’est pas simple mais c’est le seul chemin de cohérence et de performance politiques qui s’ouvre devant nous.
Nous vivons un moment de recul brutal des libertés et un effondrement de l’éducation qui paupérise la jeunesse, dégrade l’environnement culturel où prolifère le sectarisme et l’incivisme. La parole libre est suspecte, la répression n’est plus l’exception mais la règle et la corruption, tel un cancer incurable multiplie ses métastases. L’État est défaillant, la société livrée à elle-même n’est plus une communauté liée par un destin librement choisi, c’est une somme d’appétits où le besoin de chacun signifie la négation du droit de l’autre.
Est-ce que la situation est difficile ? Assurément. Sommes-nous condamnés à nous résigner ou démissionner ? Allons-nous renier ou trahir les sacrifices et les messages de ceux qui ont ouvert les voies de la dignité au motif que les problèmes sont trop nombreux et trop complexes ? Non. Nous avons été formés à l’école où l’on ne prend pas les chemins les plus faciles mais les chemins les plus justes. C’est pour renouer avec ce combat que nous sommes ici.
Nous sommes ici pour dire que nous ne laisserons pas l’Algérie glisser dans l’amnésie et la passivité. Pour dire que le projet politique de l’Algérie libre et démocratique où la Kabylie valorisera ses potentialités, celui né dans ces murs, n’est pas mort : il a été abandonné, oui ; mais il n’a jamais été vaincu. Et c’est à nous qu’il revient de le réarmer, de lui redonner sa puissance d’origine, ce qui suppose d’abord de retrouver sa mémoire. Cette quête est un devoir moral, un droit militant et un impératif citoyen.
Nous avons pris le temps de la réflexion pour bien analyser les causes des échecs et comprendre les origines des renoncements. Asirem, l’espérance, c’est le souffle qui permet de reprendre la continuité interrompue. Nous sommes là pour dire que notre génération refuse de laisser mourir ce qui naquit, ici même, et qui fut l’une des plus belles promesses politiques de notre pays. Mais il faut insister sur le fait que cet engagement ne sera performant que s’il associe d’autres cadres qui ont milité dans d’autres structures partisanes ou le monde associatif et qui, eux aussi, appréhendent à sa juste mesure une situation qui invite au dépassement de querelles du passé. Ces querelles qui, hier faisaient partie du jeu politique normal entre formations concurrentes peuvent conduire, dans les circonstances actuelles, à une neutralisation de la vie publique en Kabylie. Oui la situation exige de tous ceux qui ont le sens de la responsabilité et de l’histoire de revoir leur analyse en prenant en compte la gravité du moment que vit notamment la Kabylie soumise au rouleau compresseur de régime et à des agitations instrumentalisées par des groupes extérieurs dont les intérêts n’ont rien à voir avec notre destin. Et dans ces circonstances, chacun de nous doit faire sa part du chemin qui mène au consensus fédérateur, cette belle tradition de politique kabyle, car les menaces internes et externes exigent rigueur et humilité.
Lorsque nous parlons de répression, ce n’est pas une abstraction. Ce n’est pas un concept théorique que l’on agite pour dramatiser le débat. Non : nous l’avons vécue, nous l’avons affrontée, nous l’avons subie dans notre action quotidienne ; du fait de notre simple volonté de nous réunir et de parler librement.
Pendant que cette Maison de la Culture ouvrait ses portes à tous les partis politiques, je dis bien à tous les partis politiques, à toutes les listes indépendantes, à tous ceux qui récitent docilement la doxa officielle, nous avons été les seuls à qui l’administration a opposé une fin de non-recevoir à chacune de nos demandes de réunion. En moins d’une année, trois demandes ont essuyé trois rejets. Avec, comble de mépris, le refus de nous notifier officiellement ces décisions arbitraires. On voulait nous empêcher de nous retrouver sans en assumer la responsabilité, sans laisser traces, dans cette pratique de l’ombre et d’intimidation caractéristique des pouvoirs qui ont peur de la transparence.
Nous avons dû louer une salle des fêtes pour exercer un droit élémentaire : nous réunir. Et même là, les officines occultes ont essayé de faire échouer une relation contractuelle des plus banales. Des intervenants anonymes ont mis la pression sur le propriétaire, tenté de l’intimider, le faire céder pour l’obliger à nous fermer ses portes. Tout cela pour quoi ? Pour empêcher des citoyens, des militants de débattre.
J’insiste sur ces épisodes qui peuvent paraitre anecdotiques mais qui sont en réalité les signes d’un fonctionnement systémique.
Oui, nous ne faisons pas partie des thuriféraires du pouvoir. Non, nous ne récitons pas les textes que l’on tend aux clientèles. Non, nous ne nous prêtons pas au jeu des courbettes. Alors nous nous sommes battus. Animés par Asirem, l’espérance. Nous n’avons rien lâché. Et c’est parce que nous n’avons cédé ni à la peur ni au chantage que cette salle nous a finalement été accordée. Nous avons averti que nous serons présents à la date prévue et que si les portes devaient restées closes devant nous, nous tiendrions notre regroupement dehors.
Voilà la facette d’une autre répression aujourd’hui : elle est mesquine, sournoise, enveloppée dans des procédures bureaucratiques ; mais elle est là, bien réelle et tout aussi néfaste que la violence policière ou judiciaire. Pourtant, lorsqu’on lit les textes officiels, tout paraît simple. Tout paraît cohérent. Officiellement, nous ne sommes même pas obligés d’obtenir une autorisation pour nous réunir : notre rencontre relève d’une réunion sur invitation nominative, parfaitement conforme à la loi. Mieux encore : la Constitution prévoit un régime déclaratif pour la création d’un mouvement politique. Déclaratif, c’est-à-dire un droit qui devrait s’exercer sans autorisation préalable, sans permission, sans tutelle.
Mais entre les textes et la réalité, il y a deux Algérie.
Il y a l’Algérie des discours, celle des conférences de presse, celle des préambules bien rédigés et des articles qui promettent libertés, pluralisme et droits fondamentaux. L’Algérie du journal télévisé de 20h00. Et puis, il y a l’Algérie des guichets fermés, des refus verbaux, des intimidations sans signature, des salles bloquées quand les animateurs ne font pas partie des soumis.
Il y a l’Algérie écrite et l’Algérie vécue.
L’Algérie des lois et l’Algérie de l’arbitraire.
L’Algérie des principes et l’Algérie des pratiques.
Nous vivons dans ce fossé et notre existence politique se heurte à cette duplicité. Et c’est précisément parce que nous refusons cette schizophrénie nationale que nous sommes ici, debout, à revendiquer le droit de penser de nous organiser et de nous exprimer sans demander la bénédiction de quiconque.
L’Algérie ne peut plus, ne doit plus fonctionner selon la volonté du prince. Cette gestion qui étouffe la société en prétendant la guider est sans issue. On ne peut pas attenter jour et nuit à la vitalité d’un peuple et dire souhaiter qu’il se redresse. On ne peut pas réprimer et espérer l’adhésion. On ne peut pas humilier et attendre la mobilisation.
L’Algérie a besoin d’initiatives, pas de murs. Elle a besoin de débats, pas de silences forcés. Elle a besoin de citoyens debout, pas d’individus apeurés.
Il est temps que cette logique de méfiance et de punition cesse. Il est temps d’en finir avec l’arbitraire, avec la suspicion généralisée, avec la criminalisation de la parole. Il est temps que les détenus d’opinion soient libérés, que l’injustice cesse de frapper ceux qui pensent, écrivent, s’expriment ou s’engagent selon ce que leur dicte leur conscience.
Il est surtout temps que l’activité politique, syndicale et associative retrouve sa place naturelle : libre, protégée, respectée. Pas suspendue aux humeurs, aux caprices ou aux dictats et intérêts de groupes invisibles. Un pouvoir qui a peur de ses citoyens est un pouvoir qui se condamne lui-même.
Nous portons un espoir qui est l’inverse de cet aventurisme : celui d’une Algérie qui n’étouffe plus sa société mais la libère, qui ne craint plus son peuple mais l’écoute, qui ne bride plus ses propres talents mais les encourage. Cet espoir n’est pas naïf ; il est nécessité. Il est vital. Il est espérance, d asirem.
C’est pour tout cela que nous sommes ici : pour dire que, oui, une autre voie existe et qu’elle commence aujourd’hui, ensemble, ici même.
C’est pour cela que nous disons, avec force, que l’union des démocrates n’est pas seulement souhaitable : elle est indispensable. Elle n’est pas un luxe, elle n’est pas une option, elle n’est pas un slogan. Elle est un devoir stratégique, une condition de survie pour tous ceux qui refusent que l’Algérie sombre encore davantage dans l’arbitraire, le populisme et l’obscurantisme. Un triptyque où chaque péril alimente l’autre.
Au sein du mouvement Asirem, nous avons pleinement conscience de ces enjeux. Nous savons que le combat démocratique ne peut pas être mené en ordre dispersé, dans l’isolement, la méfiance, les confusions ou les malentendus. C’est pourquoi nous appelons toutes celles et tous ceux qui partagent cette vision, ce courage, cette volonté de reconstruire, à nous rejoindre pour relancer dans la transparence et la loyauté le camp démocratique afin de lui donner la force et la crédibilité qui lui manquent aujourd’hui.
Nous n’avons pas le droit d’abandonner le terrain. Les gestionnaires de l’immobilisme, les rentiers de l’intolérance, les aventuriers du chaos qui peuvent donner l’impression de s’opposer sont des alliés objectifs. Nous n’avons pas le droit d’offrir ce pays à ceux qui n’ont jamais rien construit et qui ont toujours trouvé dans les amalgames, la violence ou l’endoctrinement autoritaire leurs seuls moyens de survie politique. C’est pour cela que les combats de l’opposition doivent se mener sur le terrain mais aussi dans les institutions. La présence d’Asirem dans l’APW a apporté la preuve que lorsqu’un mandat est exercé dans le respect des attentes populaires, il produit de l’espoir et restaure la confiance entre l’élu et le citoyen. Dans une période où l’hégémonie arabo-islamiste est désormais assumée comme doctrine d’Etat, le pouvoir exercé dans la rigueur et la transparence local en Kabylie demeure l’un des ultimes boucliers contre les infiltrations et les dévoiements de nos villes et villages.
Dans cette pédagogie, la Kabylie doit être ce qu’elle a toujours été : le moteur, la boussole, la conscience éveillée du pays. Cette mission a déjà résonné dans toute l’Afrique du Nord. La route est encore longue mais c’est bien le combat pour l’amazighité source du futur démocratique nord-africain qui doit être la boussole de notre engagement.
Notre région a porté les combats les plus nobles, les plus exigeants, les plus modernes. Et nous ne nous résoudrons pas à voir ce capital détourné vers des chimères où l’attaque personnelle remplace l’idée où la haine étouffe le débat et où l’aventurisme parasite la prospective. C’est pour prévenir les dérives sectaires que la charte qui a muri dans des discussions informelles sera soumise ici à débat et amendements. Les grands combats ont toujours été encadrés par des normes éthiques et programmatiques qui ne font aucune place aux approximations et spéculations sur lesquelles prospèrent les imposteurs.
Ensemble, avec lucidité, avec courage et avec détermination, nous pouvons redonner souffle au projet démocratique, le seul capable de sortir notre pays de l’impasse. Ce combat commence par la restauration de la citoyenneté en Kabylie.
Il va de soi que pour reconstruire valablement, il faut redonner à la politique ses lettres de noblesse. Aujourd’hui, non seulement le débat politique est confisqué, mais il est l’objet de manœuvres plus sournoises : le pouvoir tente de remplacer les acteurs politiques légitimes par des imposteurs qui n’ont rien à voir avec la citoyenneté. Des figures fabriquées, sans histoire militante, sans réflexion, sans vision, auxquelles on demande de répéter des slogans creux sont recrutées pour simuler une parodie de vie publique.
C’est cela, le plan : priver le peuple de sa conscience politique pour mieux le contrôler et le soumettre.
L’objectif ultime de cette manœuvre : empêcher les Algériennes et les Algériens de penser et de formuler un projet alternatif.
Un pays ne peut pas avancer lorsque son espace politique est pollué par la propagande, parasité par des manipulateurs, miné par les falsificateurs de l’histoire.
Face à cela, notre responsabilité est de réhabiliter la politique, la vraie : celle qui éclaire, qui émancipe, qui ouvre des horizons et qui redonne confiance aux populations et qui se vérifie par l’exemplarité citoyenne.
Il serait déraisonnable de parler de l’Algérie d’aujourd’hui sans évoquer l’état de fragilité dans lequel notre pays a été plongé par des années de politiques hasardeuses, menées sans vision, sans cohérence, sans débat et sans expertise.
Nous traversons l’une des périodes économiques les plus atones de notre histoire récente. Notre vécu, prisonnier de la rente, est vulnérable car il est tributaire du moindre soubresaut du marché des hydrocarbures.
La formation est otage d’une idéologie rétrograde. L’éradication de la langue française fait le lit de l’obscurantisme. Cette opération n’est pas seulement une erreur, c’est une faute qui pénalisera durablement la nation.
Au lieu de construire une stratégie nationale fondée sur l’innovation, la diversification et la liberté d’entreprendre, on s’enfonce dans l’improvisation et les annonces populistes.
Le résultat est connu : une inflation qui étrangle les familles, des entreprises à l’arrêt faute de visibilité, une jeunesse qui n’entrevoit d’avenir que dans l’exil, une économie informelle qui supplante l’économie officielle. C’est cela, la réalité algérienne. Le pays est économiquement sous hypothèque parce qu’il est politiquement verrouillé. Un verrouillage qui fait de l’Algérie une entité insularisée.
Jamais nous n’avons été aussi isolés sur la scène internationale. Notre diplomatie est réduite à une série de réactions sans logique ni perspective, une diplomatie de repli, une diplomatie qui passe plus de temps à éteindre des incendies qu’elle a provoqués qu’à défendre les intérêts stratégiques de la nation.
Dans un monde où se dessinent de nouveaux blocs, de nouveaux équilibres, de nouvelles menaces, l’Algérie navigue seule, sans alliances solides, sans ancrage clair, sans lignes directrices.
Cet isolement est un danger majeur, car nous sommes encerclées de crises :
À l’ouest, une tension chronique qui peut basculer à tout moment.
Au sud, un Sahel hostile, effondré, miné par les trafics en tout genre, livré au groupes armés djihadistes qui sèment terreur et désolation.
À l’est, une Libye toujours instable, où aucun scénario de paíx crédible ne se profile.
Au nord, notre imprévoyance nous met dans une situation d’acteur imprévisible et inéligible à une coopération mutuellement bénéfique.
Jamais l’Algérie n’a été autant exposée, jamais elle n’a été aussi seule.
Ce tableau est le résultat d’une gouvernance qui a préféré l’improvisation à la stratégie, la confiscation de la parole au dialogue, la propagande à la prospective. C’est précisément pour cela que nous affirmons, avec force et conviction, que la reconstruction du pays passe d’abord par la reconstruction du camp démocratique à travers un débat qui ne cache rien, n’élude rien.
Il n’y a pas d’autre voie. Il n’y a pas de miracle possible. Il n’y a pas de sursaut qui puisse naître dans un pays où l’économie s’effondre, l’éducation sème l’intolérance et la diplomatie isole et où la pensée politique est criminalisée.
Au lieu de lancer de vraies réformes qui redonneraient confiance au peuple et placeraient le citoyen au cœur de la problématique du développement, le pouvoir recourt à la ruse et à la censure pour perdurer.
On nous annonce, par exemple, le passage de 58 wilayas à 69, comme si la multiplication des démembrements administratifs de l’État pouvait résoudre nos problèmes. Comme si créer de nouvelles structures bureaucratiques allait améliorer la vie quotidienne des citoyens ou redonner du souffle à l’économie.
La seule solution durable consiste à avancer vers une régionalisation qui accorde des pouvoirs réels aux régions naturelles, définies selon leur spécificité économique, géographique, culturelle et linguistique. Cette nouvelle conception doit également admettre et respecter l’existence d’une diaspora qui a fait le choix de s’établir dans des pays d’accueil où elle est intégrée. Reconnue en tant que tel, ce segment peut apporter sa contribution au développement national sans avoir à subir le sort infamant d’agent potentiellement hostile à la patrie au motif que certaines de ses composantes ne souscrivent pas aux codes régentant un régime de clans.
Il ne s’agit pas de trouver des astuces pour réanimer un système à bout de souffle. La révolution civique doit ouvrir de nouvelles voies.
C’est la seule manière de permettre au citoyen de devenir acteur de la vie de la cité à travers une démocratie de proximité effective et opérationnelle.
Le jacobinisme hérité de la France coloniale doit céder la place à une forme d’organisation de l’État respectueuse de la diversité et des besoins propres à chaque région.
La diversité est une richesse qui se cultive, se respecte et se valorise. Elle ne se combat pas, elle ne se nie pas et elle ne peut être ignorée. Si l’on veut construire un pays cohérent et moderne, on doit partir du réel. L’audace c’est de composer avec le réel et non de soumettre le réel aux chimériques illusions islamo-conservatrices.
Autre chantier latent : la question d’une fédération nord-africaine, idée déjà esquissée lors de la conférence de Tanger en avril 1958. Cette initiative répond à une nécessité historique et stratégique.
Le sous-continent nord-africain partage des racines communes, des enjeux économiques, culturels et sécuritaires qui appellent à la coopération et à l’entente fraternelle.
Dans cette construction supranationale le substrat amazigh est un facteur d’identité et de cohésion qui fera de l’espace nord-africain une réalité géopolitique stable et crédible.
Chers amis, chers camarades militantes et militants.
Si nous sommes rassemblés aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour dresser un constat ou exprimer une indignation. L’histoire nous jugera non pas sur ce que nous avons dénoncé, mais sur ce que nous aurons construit. Le temps est venu de dépasser le simple refus pour entrer dans la proposition, dans l’organisation, dans l’action méthodique.
C’est dans ce but que notre mouvement, Asirem, doit franchir une nouvelle étape.
Nous ne pouvons plus nous contenter d’exister de manière informelle ou spontanée. L’Algérie que nous voulons bâtir exige que nous soyons une force politique structurée avec une vision qui se décline en programme cohérent et réaliste. Cette ambition suppose une organisation interne solide et transparente. Notre crédibilité en dépend, et l’avenir de nos combats en découle. Et nous assumons de commencer notre entreprise par la protection et la rehabilitation de la politique en Kabylie.
Nous devons nous doter :
d’organes de réflexion, pour produire du contenu politique, économique et institutionnel ;
d’instances élues pour garantir la démocratie interne et mettre en oeuvre nos résolutions ;
d’un maillage territorial rigoureux pour être présents dans les communes, les daïras, les wilayas, là où les décisions concrètes s’appliquent et où les citoyens vivent leur quotidien ;
d’un réseau de compétences, capable de porter un projet de gouvernance convaincant et efficace ;
d’une stratégie de communication, moderne, ouverte, inclusive, qui parle à la jeunesse, aux femmes, aux travailleurs, aux ruraux comme aux citadins ;
d’une éthique de travail, fondée sur l’exemple, la transparence et le dévouement.
Ce sont là les éléments qui sont remontés des discussions que nous avons eues ces deux dernières années.
Structurer Asirem, ce n’est pas simplement mettre de l’ordre dans nos efforts, c’est préparer une alternative.
Une alternative démocratique ne peut pas émerger de l’improvisation. Elle doit être portée par des femmes et des hommes disponibles, organisés, formés, capables d’assumer leurs convictions sans se disperser, capables de parler au peuple mais aussi d’écouter le citoyen, capables de proposer des politiques publiques pensées à partir des données de terrain finement analysées.
Oui, l’Algérie traverse une crise morale, politique, économique, sociale, culturelle et diplomatique qui donne le vertige.
Oui, la centralisation étouffe les régions et la répression permanente étouffe les libertés et donc l’initiative.
Mais justement : c’est dans les moments les plus sombres que naissent les structures les plus déterminantes.
C’est dans l’adversité que se forgent les organisations capables de durer.
Le mouvement Asirem a vocation à être une construction qui apprend du passé tout en revendiquant la rénovation. Notre structuration est un acte organique majeur mais aussi un appel à la convergence des luttes. C’est la réponse la plus adaptée aux défis de l’heure.
L’Algérie a besoin d’une mouvance démocratique structurée, stable, sérieuse, capable de proposer une vision nationale, une régionalisation moderne, une coopération nord-africaine ambitieuse une association intelligente de la diaspora pour une reconstruction inédite du pacte civique.
Ne doutons jamais de l’importance de ce que nous faisons. De cette organisation que nous bâtissons. De cette cohérence que nous consolidons. Parce que demain, lorsque le pays cherchera une voie de sortie, une force crédible, un discours rationnel, une alternative pacifique, opérationnelle il faudra que nous soyons prêts. Prêts institutionnellement. Prêts politiquement. Prêts humainement. L’échec du Hirak n’est pas dû au Covid comme se plaisent à le susurrer ceux qui ont travaillé à son essoufflement en refusant sa structuration. Le Hirak a été victime de la trahison des clercs. Si nous ne devons jamais céder à la tentation de la vengeance, notre devoir est de pointer les défaillances qui ont détourné et trahi les ambitions et sacrifices de notre peuple.
Nous ne sommes pas un mouvement de réaction, nous sommes un mouvement de constructions ambitieuses. Nous ne sommes pas un mouvement de survie, nous sommes un mouvement de renaissance qui renoue avec les luttes vertueuses. Nous ne sommes pas un mouvement de circonstance, nous sommes un mouvement de destin.
L’Algérie mérite mieux que la résignation. Elle mérite mieux que la peur. Elle mérite mieux que l’autoritarisme. Elle mérite une génération qui choisit le moment pour se lever, s’organiser et construire.
Cette génération, c’est nous. Et ce moment, c’est maintenant.
Merci pour votre attention.
Maison de la culture Mouloud Mammeri le 29 novembre 2025.