23 Août 2015
L’intellectuel et militant Me Rachid Ali Yahia étaler à l’attention de nos lecteurs des révélations sur des faits d’histoire et de nombreux acteurs du mouvement national et de la scène politique actuelle, à l’image d’un Aït Ahmed faisant avec Ben Bella cause commune sur l’acte contre nature de transformer en un peuple arabe des Algériens à l’identité amazighe connue et reconnue. Et n’hésite pas à s’étaler sur les conditions dans lesquelles Boumediene avait libéré le chef du FFS et permis sa sortie du territoire après son arrestation en 1964 dans un maquis de Kabylie. Entretien.
La Cité : Si vous permettez, je commencerai par aborder un de vos paragraphes qui touche Hocine Aït-Ahmed.
De lui, vous dites si clairement, qu’il était complice de Ben Bella dans les manœuvres qui visaient à étouffer la langue et l’identité berbères. Voulez-vous bien vous en expliquer davantage et quel est l’intérêt de le voir s’aligner avec ce dernier ?
Rachid Ali Yahia : « D’abord je suppose, que ce n’est pas la crise berbériste de 1949 que vous voulez évoquer. Mais si c’est le cas, effectivement, pendant cette période son attitude a été négative. Je n’aime pas beaucoup parler d’Aït-Ahmed ni des autres personnalités, mais enfin puisque vous m’avez posé de manière concrète la question, je vais essayer de vous répondre.
Aït-Ahmed, lorsqu’on l’étudie de près, nous pouvons dire qu’il a connu trois étapes et sa personnalité s’est toujours manifestée en fonction de chaque étape. La première étape, c’est celle que nous avions tous connue où nous étions jeunes, nous nous sommes engagés dans la vie politique en Algérie, l’idée de l’indépendance de l’Algérie était notre préoccupation fondamentale et le seul parti qui revendiquait cette indépendance à l’époque était précisément le PPA où nous nous sommes tous retrouvés. Nous avons, nous aussi gagné par ces positions fondamentales, parce que précisément le PPA est pour l’indépendance et l’une de ses positions fondamentales a été «l’Algérie arabo-musulmane, voire même à un certain temps, l’Algérie arabo-islamique». Sans exception, nous avons tous été gagnés par cette idée, y compris ceux qu’on a appelés à cette époque, les gens de Ben-Aknoun. A ce moment-là, Aït-Ahmed était partisan de l’Algérie arabe par conviction. Nous l’étions tous, et très sincèrement, partisans de l’Algérie arabe, nous partagions les engagements fondamentaux du PPA.
Depuis la crise de 1949, il y a eu un changement dans la position d’Aït-Ahmed, dans sa personnalité et dans sa psychologie. Nous avions d’abord été gagnés explicitement et précisément en 1947 par cette idée d’une Algérie algérienne, une Algérie berbère. Lui, il ne nous suivait pas et lorsqu’il y a eu la crise, il a fait son choix, mais il l’avait déjà fait auparavant, et c’était en conformité avec ses engagements antérieurs, il sait maintenant qu’il y a une orientation différente que celle que nous avions choisie bien avant au sein du PPA. Je pense que ce n’est pas simplement par conviction, mais également par opportunisme. Il savait très bien que la voie que nous avions choisie, n’était pas une voie simple ni facile encore moins celle qui pouvait nous conduire rapidement à des résultats. Donc, à un certain moment, inévitablement, nous ne pouvions qu’être minoritaires. Et là, il a fait son choix, sachant que pour avancer, il fallait être dans cette voie tracée par le PPA. A ce moment-là, il a fait son choix à la fois par engagement et par opportunisme. Peut-être, dois-je simplement dire que cela était plus par opportunisme. Parce qu’à ce moment-là, il a compris que nous n’étions pas des Arabes et que nous étions des Berbères par conséquent, l’Algérie n’est pas une terre d’Arabes. Il ne l’ignore plus, cependant, il ne nous suivit pas dans cette voie, parce qu’il savait que durablement, nous ne pouvions qu’être minoritaires, mais en suivant la voie de l’Algérie arabe, il serait majoritaire et pourrait se construire un avenir politique d’une certaine importance. Et puis, il y a une troisième situation qui a fait qu’Aït Ahmed est tout à fait différent et elle contient trois explications : La première est un engagement par conviction, la deuxième par opportunisme et la troisième par obligation. Celle de l’obligation, il s’est engagé comme vous le savez, après l’indépendance, dans une voie insurrectionnelle pour des raisons qui lui sont purement personnelles. Il n’y avait absolument rien à voir avec l’orientation politique incarnée par Ben Bella et Boumediene qui est celle du socialisme-islamique. Lui parle d’un socialisme scientifique (parce qu’il a une formation supérieure) mais quant au fond, il n’y a aucune différence, la question nationale n’a jamais été soulevée par Aït Ahmed. Ceux qui étaient à l’extérieur sont rentrés, et ceux de l’intérieur, s’entre-tuaient déjà pour le pouvoir. Et lui était l’un des éléments qui luttait pour avoir sa place dans l’échiquier politique. Dans le fond, en fait, ce qui l’animait, ce ne sont pas des considérations d’intérêts pour le pays, mais plutôt des considérations personnelles. Quand il s’était engagé dans cette insurrection, personnellement, au départ j’étais totalement contre, mais quand j’ai vu la Kabylie à feu et à sang, j’ai décidé de soutenir, à ma manière, en manifestant des réserves que j’ai maintenue de manière constante, et enfin, l’insurrection a été un échec, comme je le prévoyais. Par la suite, il a été arrêté, condamné et mis en prison. Son évasion, maintenant que c’est connu par tout le monde, a été sur ordre de Boumediene. Le coup était de réaliser une évasion qui pourrait rapporter pour lui un coup d’éclat, une façon de lui conférer une aura, car comme on le sait, on ne s’évade pas de la prison d’El Harrach. Il y a eu certainement des décisions qui ont été prises au préalable, il est devenu donc un partisan de l’Algérie arabe par obligation, et à partir de ce moment-là, il a perdu toute liberté de mouvement et est devenu un des éléments qui était utilisé par le pouvoir. Je crois que tout ce qui a été fait jusqu’à maintenant a démontré qu’il a été un des éléments qu’a utilisé le pouvoir, et d’ailleurs il n’était pas le seul.»
Dans votre livre vous affirmez vos inquiétudes qui pèsent sur la langue amazighe, comment la voyez-vous dans un Etat fédéral, que vous suggérez, ne serait-elle pas plus confinée qu’elle ne l’est aujourd’hui ?
«Premier élément que la langue berbère vive sous la menace de l’extinction de la part du pouvoir, est une chose absolument certaine. Permettez-moi de placer quelques mots sur ce qu’a été cette langue avant que les Français ne viennent. Donc avant le débarquement, l’aire d’exercice de la langue amazighe était dominante. Vous savez, à l’époque des Français, l’Algérie était divisée en trois grands département : Alger, Constantine et Oran. L’utilisation de la langue amazighe au département de Constantine était dominante. A cette époque, dans ce département, la pratique du berbère était à plus de 80%. On peut en dire autant, sur l’Algérois et de manière égale dans l’Oranie. Pendant la conquête de l’Algérie, il y a eu une évolution au profit de la langue arabe et s’est accentuée et soutenue par le mouvement de Libération nationale. Depuis que l’Algérie a accédé à son indépendance, la politique du pouvoir, qu’il s’agisse de la période de Ben Bella, de Boumediene ou de Chadli et surtout pendant la situation actuelle, était d’organiser l’extinction de la langue berbère de différentes façons. Par exemple, sous Boumediene, on nous interdit de parler berbère dans les administrations et les écoles. Vous savez que la langue arabe classique a été décrétée comme langue nationale et officielle et l’arabe algérien qui a été utilisé dans les radios et télévisions a fait d’énormes progrès. Boumediene organisait cette extinction de manière systématique y compris le mouvement islamiste intégriste qu’il a beaucoup aidé. Nous constatons cela y compris en Kabylie où le berbère est parlé de moins en moins. L’arabisation s’est faite à travers l’arabe algérien. Beaucoup de région ont subi l’arabisation comme Dellys ou Bouira ou de côté de Bougaâ ou encore à Souk-Ahras. Toutes ces pressions sont faites sciemment pour rétrécir le cercle de la langue berbère. Dès lors que l’arabe algérien commençait à s’installer en Kabylie, on organisera le départ du kabyle de diverses façons, de même qu’on introduit des intégristes au cœur de la Kabylie. Sinon comment peut-on expliquer que durant la décennie noire, la Kabylie était épargnée, parce que sa population était hostile au projet arabo-intégriste mais que depuis Bouteflika a pris le pouvoir avec la manière que nous connaissons, la Kabylie est devenue le fief de l’intégrisme islamiste, protecteur de l’arabisme d’une part et élément porteur de germes nuisibles voire dangereux pour la langue et la culture berbères. Et ce que nous constatons par l’installation des camps militaires un peu partout en Kabylie, c’est dirigé moins à défendre la Kabylie, mais plus à la mettre sous le joug de la dictature paraît également à d’éventuels événement qui peuvent une fois de plus survenir de cette région frondeuse. Le but est celui-là et non lutter contre l’intégrisme islamiste, généré et produit par le régime lui-même. Au point de vue économique, la Kabylie s’est vidée de son économie, pour cette région, le régime n’a jamais pensé à installer des industries importantes, le peu d’investissement est réalisé par les Kabyles eux-mêmes, qui par la suite on a poussé à aller ailleurs. La pratique des kidnappings et assassinats des enfants et pour certains les investisseurs eux-mêmes ne peut tromper personne ! Bouteflika fait tout pour étouffer cette région, j’ai appris même que sur certains sites de ces industries, ils sont purement et simplement redevenus des cantonnements militaires. Pourquoi ? Parce que tout simplement le pouvoir ne veut pas garder les Kabyles chez eux, il les pousse à aller ailleurs, une façon de réduire sur tous les plans la force de cette région qui lui échappe toujours. »
Croyez-vous à l’indépendance de l’Algérie, ne sommes-nous pas encore sous dominance et gouvernance étrangères ?
« Au préalable, je dois d’abord parler de l’Etat unitaire unifié. Dans le cadre d’une Algérie unitaire et qu’on parle d’un pays unitaire, il est par conséquent unifié à tous égards : langue, culture et identité. C’est l’exemple de la France où l’Etat est unifié au détriment des variantes locales. Et dans ce cadre, et avec les développements économiques qui poussent à la concentration de l’économie et à la centralisation, qu’est-ce qui se passe ? Il se passe une organisation de la prédominance, en fin de compte une prédominance d’une culture unique et d’une langue unique. Un Etat unique tel qu’il a été exécré par le pouvoir jusqu’à maintenant, et exercé de la même façon qu’en France, c’est un Etat qui détruit de manière progressive tout ce qui peut nuire à son unité. L’Algérie n’est pas un Etat nationalement unifié. L’Algérie est un pays binational. Il y a une histoire commune, ethniquement nous sommes tous communs, culturellement, il y a quand même des différences, parmi lesquelles la différence de la langue. Et dans tous les pays du monde où il y a comme en Algérie la différence des langues, on cesse d’organiser un Etat unifié et c’est un Etat fédéral qui finit par s’imposer.
Dans le cas de l’Algérie, l’organisation doit se faire en respectant les particularités. Puisque vous parlez de communauté berbérophone, donc tout doit se faire dans la langue amazighe. Elle sera la langue nationale de tous les Berbères et aussi la langue officielle. Elle sera utilisée dans tous les domaines où elle a suffisamment de développement. En ce qui concerne l’élément arabophone c’est exactement la même chose, et c’est l’arabe algérien la langue officielle de cette communauté, enfin si dans certains cas, elles montrent les limités de leurs développements, ça sera la langue française, c’est celle que nous maîtrisons le mieux. Pour cette dernière, il faut aussi lui reconnaître son développement. Est-ce que ces deux communautés nationales vont vivre étrangère l’une à l’autre ? Non. La langue berbère doit être enseignée en tant que seconde langue dans la communauté berbère arabophone et l’arabe algérien doit l’être aussi en tant seconde langue pour la communauté berbère berbérophone. Et la langue berbère sera parlée par tous les Algériens, parce qu’elle sera enseignée dans toutes les écoles du pays. C’est vous dire dans le cadre du fédéralisme, non seulement la langue berbère sera préservée, mais aussi en agissant de la sorte, son extension touchera toutes les communautés, berbère berbérophone ou berbère arabophone. »
Nous aurons donc un Etat avec ses langues et ses spécificités à l’image de la Belgique, du Canada…?
«Oui, vous savez c’est très répandu. Presque tous les pays, la Belgique, le Canada, la Suisse, l’Espagne, l’Allemagne, les Etats-Unis, la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Argentine etc. partout où il y a des particularités, c’est l’Etat fédéral qui finit par l’emporter. »
J’allais dire, comme nous sommes un pays confessionnellement et idéologiquement rattaché à l’islam, dès qu’on touche à la langue, on nous sort l’histoire «des contre-islam» ?
« Je comprends vos inquiétudes, mais il ne faut pas incriminer l’islam. Il y a l’islam, l’Arabie mais aussi les autres pays. L’islam n’est pas une religion exclusivement arabe mais une religion universelle et s’adresse à toute l’humanité. Il n’y a rien qui fait d’elle, et qui soit exclusivement porté sur l’arabisme y compris dans le Coran lui-même. Le Prophète (QSSSL) lui-même quand il était allé au Mont Arafat, a admis qu’il n’y a aucune différence entre un musulman arabe et les autres, si ce n’est l’intégrité au niveau de la religion. Tout à fait au départ, il n’y avait pas de confusion entre l’Islam et l’arabité. Celle-ci est née après la mort du Prophète (QSSSL). Ça été fait de manière très lente, mais cela a connu un développement après que Mouaouya ait pris le pouvoir. Il était le représentant de l’aristocratie mecquoise. Et là, petit à petit, l’islam est devenu entre leur main un instrument, d’abord en l’arabisant et en le codifiant, puis son usage pour les dominations. Le Coran était venu dans la langue parlée par les Mecquois, et a subi des codifications pour ne plus permettre aux autres de le comprendre, ainsi la dynastie gardera ses privilèges et toute son autorité sur le petit peuple qui commençait déjà à manifester sa désapprobation.
Le Coran a subi des codifications par la dynastie Omeyyade spécialement dans cette langue «arabe classique» pour qu’il ne puisse plus être compris. En fait c’était Abdelmalek qui leur avait dit qu’il fallait tout coder et unifier afin de garder le peuple dans l’ignorance et sous domination de la dynastie, car l’islam commençait à se répandre de par le monde. Il fallait donc mettre en place une langue unique, une culture unique etc. Ils en ont donc fait une langue des élites car c’est le peuple qui était visé afin de le garder dans son l’ignorance. Du Coran et de la religion, ils ont fait croire que tout cela est la langue de Dieu qu’il ne fallait donc pas y toucher. Mais en fait, tout a été instrumentalisé, ce qui se poursuit de nos jours d’ailleurs.
Regardons par exemple les Perses ! Avant ils étaient eux aussi soumis, par la suite quand ils se sont rendus compte qu’ils allaient perdre tout de leurs origines et de leur culture, ils se sont ravisés, et petit à petit ont retrouvé leur splendeurs. Finalement, ils se sont complètement détachés sous la couverture du chiisme tout en restant musulmans. J’ai parlé dans mon livre de la renaissance persane et de la renaissance berbère. Chez nous c’est un islam arabisé qui s’est imposé et quiconque qui est musulman devient automatiquement arabe. Ils nous l’ont imposé lorsqu’ils nous dominaient directement et même lorsque les autres royaumes sont arrivés, il se réclamait eux aussi de l’arabité et de l’islamité. Y compris la France qui encourageait le royaume arabe... Même avec les mouvements nationalistes et après l’indépendance, on a tout fait pour nous arabiser. Chez nous la langue arabe a dominé tout. Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que dans la période du Moyen-âge et même antique, les religions ont joué un rôle dominant. Si vous regardez l’histoire des peuples, et bien, tous les peuples qui ont vécu dans les régimes antiques, et de féodalités, avant que la modernité ne s’installe ; la religion dominait tout. Ailleurs, les peuples se libéraient au fur et à mesure, parce qu’il n’y a pas d’attache à un pays déterminé, tandis que chez nous, malheureusement, l’attache est différente et beaucoup plus difficile, parce que l’islam est attaché à l’arabisme. Nous sommes donc victimes de l’aliénation nationale, c’est excessivement important. Et pendant la guerre de Libération, ceux qui se réclamaient d’une autre position comme vous le savez, ont tous été physiquement éliminés, je suis l’un des rares à être vivant. »
Avant de finir cet entretien, j’aimerai que vous nous parliez de la manière avec laquelle vous avez terminé votre livre. Tout en rendant un grand hommage à vos compagnons, vous avez aussi pris comme référence Kateb Yacine. Pourquoi ?
« Il faut savoir que j’ai répondu à une question qui m’a été posé dans ce livre. J’ai rendu hommage à mes compagnons Laïmèche Ali, Bennaï Ouali et Ould Hamouda Amar…. En fait j’ai fait renaître leurs noms, comme vous le savez, ils avaient été enterrés après l’indépendance et on continuera dire du mal d’eux, alors qu’ils étaient les vrais précurseurs de ce projet, et que je suis l’un de ceux qui ont travaillé avec eux. Aussi la question m’a été posée, à ce que Kateb et Alloula étaient aussi de ceux-là. En ce qui concerné Alloula, je ne le connaissais pas vraiment, mais je sais quand même ce qu’il avait apporté et j’ai tenu à lui rendre hommage. Mais Kateb si. Je l’ai suivi et d’assez près. Je ne rentre pas dans son idéologie, je ne rentre pas dans les thèmes de ses livres, on peut être d’accord ou pas, mais ce qu’il y a de certains c’est que tous ces travaux ont été travaillés en profondeur, son style c’est aussi la même chose. Kateb Yacine est un arabophone, cependant, sa position a été une position d’équilibre, une position franchement algérienne. Il est arabophone, mais il sait que ses origines sont berbères. Le fait d’être berbère n’implique pas automatiquement le fait de parler berbère ! Et c’est son cas. C’est vrai qu’il y a eu des gens venus de l’extérieur, Romains, Phéniciens, Turques mais aussi Arabes. Mais tout ça ne fait que 5% de la population. Et depuis qu’Abdelmounène a exterminés les Hilaliens près de Sétif, il ne restait presque rien, du moins pour les hommes, et le reste Abdelmoumène les a dispersés dans toute l’Afrique du Nord. Nous pouvons aussi dire quelques décennies après Yaghmourassen, qui a fondé son royaume à Tlemcen, que nous ne pouvons plus parler de groupe franchement venus d’Arabie, le peu qu’il y avait s’est fondu parmi le peuple berbère. »
Nous ne pouvons clore cet entretien sans toucher à la situation qui prévaut dans le pays, sachant que nous sommes gouvernés par un pouvoir qui a à sa tête un homme gravement malade. Comment voyez-vous l’avenir proche de l’Algérie ?
« L’Algérie actuellement est en crise. Vous savez, les dictatures ne durent pas longtemps. En tout cas ça ne dure jamais éternellement. Les réalités, qu’elles soient nationales ou régionales, lorsqu’elles sont des réalités profondes, on peut peut-être les nier mais ça ne durera qu’un temps ! Elles sont tellement grandes qu’elles finissent par s’affirmer ; les régimes ont voulu anéantir la langue berbère, elle s’est affirmée. Il fut un temps où l’Algérie arabe s’était imposée, elle a fini par être remise en cause. Maintenant avec l’esprit de la rationalité, les gens raisonnent et voient de mieux en mieux leurs propres réalités. Et avec cette prise de conscience, les gens ont appris qu’en réalité l’Algérie n’a jamais été celle qu’on a voulu nous faire croire ou qu’ils nous présentent. Il y a donc un problème national, qui, à un moment était réduit à rien, et a commencé à s’affirmer. Il a commencé d’abord à s’affirmer en Kabylie à partir d’un certain moment avec les évènements de 1980 et maintenant il se répand un peu partout. La dictature existe toujours mais en surface il y a la démocratie, à telle enseigne qu’il y a certains journalistes et écrivains qui disent que la démocratie existe en Algérie, ce qui est absolument faux, mais c’est quelque chose qui est en train de s’affirmer Au niveau de la justice sociale également les choses s’affirment davantage. Il y a des réalités qui ne peuvent que s’affirmer avec la modernité, évidemment, cela crée une situation nouvelle. Nous avons affaire à un pouvoir diabolique. Bouteflika est un être malfaisant, comme on ne pourra jamais l’être. Son souci essentiel, est celui de ses prédécesseurs, c’est de garder le pouvoir. L’Algérie ou le devenir de l’Algérie ne compte pas pour eux, ce qui compte pour eux, est de pérenniser le régime. Il y a eu cette insurrection islamiste. Militairement, avant qu’ils ne soient là, les intégristes islamistes étaient vaincus. Cela ne veut pas dire qu’ils l’ont été de manière totale ou même idéologique, ce qui demeurent chez certains d’ailleurs. Mais militairement ils ont été vaincus. Boutelfika, au lieu de continuer dans cette voie, a préféré changer de position, car dans le fond la doctrine du régime et du pouvoir est une doctrine islamiste. C’est un islamisme modéré, mais comme on le sait trop bien y a-t-il vraiment d’islamisme modéré ? Ils ont pris le pouvoir en Egypte, en Tunisie, regarder ce qui s’est passé ! Tout de suite après ils ont viré vers l’extrémisme. C’est le Moyen-âge qu’ils sont en train de nous faire vivre. Regardez ce qui se passe dans l’enseignement. Et à travers la langue arabe classique ils font perdurer le Moyen- âge. Le pouvoir continue de nourrir l’élément islamiste. Ce qu’il fait, s’il y a un mouvement qui se déclenche, nous allons vivre une situation anarchique. Une autre manière de dire que l’armée est toujours là, et avec moi ou à ceux qui pensent comme lui. Bouteflika est un diable, un être malfaisant. Nous sommes en crise et pendant un moment nous allons connaître une période d’incertitude. Ce qui explique que nous devons nous retrouver de nous rassembler tous, sur des bases solides pas celles qui nous divisent. L’Algérie algérienne nous rassemble, l’Algérie fédérale nous rassemble. L’Etat fédéral est le seul qui peut nous rassembler. Vous m’offrez l’occasion, pour répondre à une certaine presse qui me colle des déclarations que je n’ai jamais dites et où certains articles prétendaient que je suis pour une Algérie unie et indivisible. Attention ! Je suis pour le respect de l’intégrité et de l’unité du pays mais un Etat indivisible n’est pas le mien. Un Etat indivisible est un Etat unitaire mais un Etat fédéral dans la diversité. Il est urgent de nous retrouver, nous développer, il faut que nous soyons la force principale, animée à vouloir du bien pour la société. Un Etat démocratique sans la diversité est un leurre. Il ne peut y avoir de démocratie ni de modernité sans la diversité. Et dans ce cas, nous voulons une Algérie algérienne fédérale, une Algérie algérienne démocratique, de progrès et de justice sociale. Je pense que ce sont des thèmes qui peuvent nous rassembler et nous imposer en cas de développement de la crise.»
Nous assistons depuis deux années à des regroupements des partis dits, démocratiques, mais jusque-là aucun projet n’est véritablement ficelé et offert au peuple. Comment voyez-vous ces agitations ?
« Vous savez en Algérie, on parle d’opposition, mais il n y a pas d’opposition réelle. En Algérie tous les partis sont directement ou indirectement du pouvoir. Il y a aussi ceux qui jouent à la démocratie mais qui ne sont pas réellement démocrate. »
Maître merci de vous laisser ainsi aller en profondeur pour nos lecteurs et tous ceux et celles qui se reconnaîtront dans votre message.
« Je suis vraiment très sensible à votre invitation. Vous devez savoir que ce que j’écris n’est que le projet de Laïmèche Ali et d’autres compagnons. Je ne fais que traduire en réalité le souci de tout un groupe. Sans Laïmèche Ali, ce qui est écrit dans mon livre n’aurait peut-être pas eu la chance d’être. Etant le dernier survivant, je me suis forcé pour mettre entre vos mains, une doctrine «œuvre d’un groupe» efficace et solide, voire même inattaquable. Et lorsque nous avons des positions et qu’elles sont placées dans la perspective de l’histoire, inévitablement elles l’emporteront. L’Algérie de demain sera incontestablement une Algérie fédérale. »
Entretien réalisé par Rachid Hitouche